L'inimaginable est dur à avaler

 

Tandis que deux ans après, on compte 160 000 réfugiés de Fukushima. Que 3 000 ouvriers, en équipes tournantes à cause de la très haute radioactivité ambiante, travaillent sur le site, désormais au cœur d’une zone interdite de 20 km de rayon. Qu’ils continuent de refroidir en permanence les quatre réacteurs sinistrés. Que la piscine du réacteur numéro 4, juchée à 30 mètres de hauteur et au fond de laquelle reposent encore 1 535 barres de combustibles, constitue une telle menace que les ouvriers sont en train d’édifier un très complexe jeu de Lego en béton pour la sécuriser. Que les experts avouent qu’il faudra au moins quarante années pour sécuriser l’ensemble de la centrale. Et que seuls 2 réacteurs sur 50 fonctionnent actuellement au Japon…

Tandis que là-bas on tente de réparer les dégâts, en France, on essaie de tirer les leçons de Fukushima. Et, la principale leçon qu’en tirent nos responsables, c’est qu’il serait mieux de se préparer à un Fukushima bis !

On se souvient qu’en février l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire) a évalué la facture d’un Fukushima à la française : 430 milliards d’euros et 100 000 personnes déplacées. De quoi mettre la France à genoux, certes, mais on en a vu d’autres, non ? Et voilà que, le week-end dernier, le « JDD » publiait une autre estimation du même institut, mais réalisée en 2007 et restée secrète.

Là, c’est une autre paire de manches : la facture s’élèverait à 3 500 milliards ! Il faudrait évacuer 5 millions de personnes. Les zones contaminées couvriraient 850 000 km2, soit l’équivalent de la France et de l’Allemagne réunies. Quatre-vingt-dix millions de personnes seraient touchées… Comme cata, ça se poserait un peu là.

Depuis la parution de cet article, on a pu assister à un grand numéro de contorsionniste. L’IRSN s’est empressé de rédiger un communiqué reconnaissant, certes, avoir signé cette étude, mais précisant qu’il s’agissait juste d’une « analyse de sensibilité des conséquences économiques ». Et l’économiste (c’est le même qui a écrit les deux rapports) d’expliquer à l’AFP avoir utilisé à l’époque « un code rudimentaire ne prévoyant qu’une seule météo » (sic). On a compris : plus les méthodes d’analyse s’affinent, plus la douloureuse diminue, plus l’accident majeur devient présentable…

Voilà pourtant deux ans que Jacques Repussard, patron de l’IRSN, va répétant que Fukushima, intime aux responsables du nucléaire l’ardente obligation d’« imaginer l’inimaginable ». Et la ministre de l’Ecologie, Delphine Batho, vient de lui emboîter le pas en affirmant que, « la meilleure sécurité, c’est d’envisager l’inenvisageable ». Mais cet épisode croquignolet le démontre : en matière de nucléaire, dès qu’on essaie d’imaginer l’inimaginable, on est saisi d’effroi.

Alors on se contente d’imaginer l’imaginable : c’est plus rassurant.


source : le canard enchainé - 13 mars 2013

 

 

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