Fusion nucléaire : l’'énergie du soleil, une vieille lune

(sources : Libération - 7 juillet 2009)

 

Rétrovision : Dans les années 50, on se donnait vingt ans
pour maîtriser la fusion thermo-nucléaire.
Le lancement du réacteur Iter, conçu dans
cette perspective, vient d’être repoussé... (juin 2009)


Le 18 juin, les dirigeants d’International Thermonuclear Experimental Reactor (Iter), ce réacteur en cours de construction à Cadarache dans les Bouches-du-Rhône, qui doit servir à étudier la fusion nucléaire (la condensation de deux noyaux légers en un plus lourd qui libère une quantité considérable d’énergie) ont annoncé un doublement du coût prévisionnel et un retard de deux ans pour les premières expériences, prévues pour 2018. Il y a décidément bien des lunes entre le projet et sa réalisation. Car voici plus d’un demi-siècle que des physiciens annoncent la maîtrise imminente de l’énergie du soleil.

«Je me hasarde à prédire que, d’ici vingt ans, on aura trouvé le moyen de libérer sous contrôle l’énergie thermonucléaire», déclare, par exemple, le très respecté physicien indien Homi Bhabha à l’ouverture de la première Conférence internationale atomique qu’il préside à Genève, en août 1955.

Match retour. Quelques mois plus tard, le physicien russe Igor Kourtchatov porte un mélange de deutérium et de tritium (le plus favorable à l’amorçage d’une réaction de fusion) à une température de 1 000 000° C pendant quelques millièmes de secondes grâce à de très puissantes décharges électriques. «Enfermée comme un écureuil dans sa cage», comme le dit Kourtchatov, la fine colonne de plasma est tenue à l’écart des parois du tube, qui ne résisteraient pas une telle chaleur. La presse soviétique chante ces «mèches de tissu solaire» et ces «fils ténus de matière stellaire» et son homologue occidentale n’hésite pas à affirmer que l’URSS est sur le point de maîtriser la fusion nucléaire.

Alors que l’URSS a doublé les Etats-Unis dans la course à l’espace en lançant avec succès le Spoutnik en octobre 1957, la compétition pour la maîtrise de la fusion relève du match retour. Fin janvier 1958, le Nobel de physique britannique John Cockcroft annonce que sa machine, jusque-là secrète, Zeta (Zero Energy Thermonuclear Assembly) a porté à 5 000 000° C un mélange de deutérium et de tritium. Surtout un flux de neutrons a été détecté dans le plasma et Cockcroft se dit «certain à 90 %» qu’il a été produit par la fusion thermonucléaire. Un communiqué conjoint de l’Atomic Energy Commission américaine et de la Britain’s Atomic Energy Authority annonce que les deux pays sont sur le point de maîtriser la fusion en laboratoire.«Cela ne prendra pas moins de dix ans. Cela pourrait en prendre cinquante. Mais le plus raisonnable est une vingtaine d’années», affirme Cockcroft. Trois mois plus tard, il se rétracte piteusement.

Dans les années 1960, la recherche sur la fusion se poursuit dans un relatif désintérêt du grand public comme des décideurs. Mais en 1968, les chercheurs soviétiques parviennent à un saut qualitatif majeur grâce aux machines Tokamak, heureuse contraction du terme russe désignant une «chambre toroïdale avec bobines magnétiques».

Records. C’est le début d’une nouvelle période euphorique, servie par la crise énergétique de 1973. Des machines Tokamak sont mises en chantier un peu partout dans le monde et accumulent les records de température ou de durée d’obtention du plasma. L’Energy Research and Department Administration américain annonce, en 1975, que le break even, point à partir duquel la machine produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme, sera atteint au début des années 1980 et prévoit, pour les décennies 1990, la construction d’un réacteur expérimental de 500 MW.

Mais le contre-choc pétrolier de 1986, rend soudainement moins urgente la recherche de sources d’énergies alternatives et met fin à la course aux puissances des Tokamaks. L’URSS, l’Europe et les Etats-Unis optent, en 1987, pour la coopération internationale proposée par Mikhaïl Gorbatchev. C’est le début du projet Iter qui, après quinze ans de péripéties diplomatiques qui voient les ambassadeurs remplacer les physiciens, est définitivement lancé en 2005. La fusion thermonucléaire est décidément une technologie d’avenir… qui le restera longtemps.


 

 

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